Prévenir les violences sexuelles chez le tout-petit : l'éducation corporelle et émotionnelle dès la naissance

Par Marion Lafon - Psychomotricienne chez Eveil&Conseil

Prévenir les violences sexuelles chez le tout-petit : l'éducation corporelle et émotionnelle dès la naissance

Comment poser, dès les premiers mois de vie, les bases qui permettront à l'enfant de reconnaître et de se protéger des situations dangereuses.

Face à l'actualité, de nombreux parents sont anxieux et s'interrogent : comment prévenir les violences sexuelles faites aux enfants ? Comment les protéger, et leur permettre, le cas échéant, de se défendre ou de demander de l’aide ? Marion Lafon présente deux leviers d'action mobilisables dès la naissance, en fonction de l'état d'éveil de l'enfant : l'éducation émotionnelle et l'éducation corporelle.

L'éducation émotionnelle (0-6 mois)

À cet âge, l'accompagnement émotionnel du parent au quotidien repose sur deux gestes simples mais essentiels :

  • Nommer les émotions que l'enfant traverse et ce qu’il ressent (par exemple : « Je vois que tu es content » ou « je vois que tu as faim »).

  • Associer les expressions du visage correspondant à l'émotion nommée (par exemple dire « j’ai l’impression que tu es triste » en mimant la tristesse). 

Cette répétition permet à l'enfant de commencer à identifier ce qu’il ressent et de créer un lien d’empathie avec le parent. 

L'éducation corporelle et les limites corporelles

C'est le levier sur lequel les parents disposent du plus grand nombre de possibilités d'action, même avec un tout-petit.

Les objectifs

  • Transmettre à l'enfant que son corps est précieux et qu'il est important d'en prendre soin.

  • Lui faire comprendre les limites de son propre corps délimitées par son enveloppe corporelle (la peau). 

Des gestes concrets, intégrés au jeu et au quotidien

Les enfants apprenant par le jeu, Marion Lafon recommande d'intégrer ces apprentissages dans les moments ordinaires et ludiques :

  • Devant le miroir : nommer l'enfant, le parent (« ça c'est toi », « là il y a maman »), montrer et nommer les parties du corps (main, nez…) en utilisant les vrais mots (« ventre » plutôt que « bidou »), sans recourir à un vocabulaire trop scientifique non plus.

  • Au moment du change ou pendant le bain : prévenir l'enfant du soin à venir, puis nommer les parties intimes pendant le nettoyage — pénis, testicules, vulve, fesses — en expliquant que c'est important d’en prendre soin pour être en bonne santé.

  • Sur le tapis d'éveil ou lors d’un temps de jeu ou de bisous : nommer chaque partie du corps au fur et à mesure (« là je fais un bisou sur ta joue… »).

  • Pendant les massages : nommer chaque zone du corps touchée.

  • Par le geste d'enveloppement : dire à l'enfant « tout ça, c'est toi, tout ça c'est ton corps à toi, et il est rien qu'à toi ».

  • Lors de moments d’éveil : chanter des chansons ou réciter des comptines avec une gestuelle qui montre les parties du corps.

  • Au quotidien : parler de son corps de façon positive (par exemple « ton corps  a combattu ces vilains microbes c’est un vrai champion »). 

Même avant six mois, ces répétitions s'intègrent progressivement dans le référentiel de l'enfant. 

L'éducation bienveillante, le fil rouge

En étant présents, à l'écoute et disponibles, les parents construisent un lien de confiance avec leur enfant. En répondant à ses pleurs et à ses besoins l’enfant intègre la fiabilité du lien. Et plus l'enfant sent qu'il peut faire appel à ses parents en cas de besoin, plus il sera en mesure de s'ouvrir à eux plus tard si une situation difficile survient.

Les comportements à éviter

Marion Lafon met en garde contre des pratiques fréquentes, en expliquant le risque qu'elles comportent :

Comportement à éviter

Pourquoi

Le bisou sur la bouche

Crée une confusion entre le monde de l'enfant et celui de l'adulte ; cette brèche peut empêcher l'enfant de reconnaître plus tard une situation dangereuse.

Jouer avec les parties intimes de l'enfant (notamment pendant le change)

L'enfant doit comprendre que ses parties intimes ne sont qu'à lui, que les parents ne les touchent que pour l’aider à se laver ou le soigner, avec un geste doux et rapide. 

Dénigrer le corps de l’enfant ou ce qu’il produit (selles et urine)

L’enfant doit avoir une vision positive de son corps pour apprendre à l’aimer et le protéger. 

Dénigrer notre propre corps

L’enfant apprend dans l’imitation. 

Point de vigilance essentiel : certaines situations de violence sexuelle débutent précisément par des jeux, utilisés pour créer un lien avec l'enfant et l'amener à se laisser faire — c'est ainsi que l’emprise commence à se construire. D'où l'importance de ne jamais laisser s’installer cette confusion, même avec un tout-petit.

À retenir

  • Deux leviers de prévention dès la naissance : l'éducation émotionnelle (nommer les émotions et les expressions du visage) et l'éducation corporelle (nommer les parties du corps avec les vrais mots).

  • Le corps de l'enfant lui appartient : les parents ne le touchent que pour l’aider à se laver ou le soigner, jamais pour jouer.

  • À éviter : le bisou sur la bouche et le jeu avec les parties intimes, deux gestes qui créent une confusion dangereuse pour l'enfant, de même que parler négativement de son corps ou du nôtre. 

  • L'éducation bienveillante crée le lien de confiance qui permettra à l'enfant de parler s’il vit une situation inappropriée.

  • Ensemble, ces trois axes construisent un référentiel qui aide l'enfant à distinguer, tout au long de sa vie, les situations normales des situations anormales concernant son corps. 

Que faire en cas de doute ou de situation avérée ?

Marion Lafon rappelle les ressources à mobiliser selon la situation :

Situation

Ressource / contact

Questionnement sur la prise en charge d’une victime

Associations spécialisées, médecin traitant, psychologue

Besoin d'être orienté sur la nécessité d'un signalement

CRIP (Cellule de Recueil des Informations Préoccupantes) de votre région

Témoignage d’une situation de violence sur un enfant

119 – Enfance en danger (numéro gratuit, 7j/7, 24h/24)

Pour les parents eux-mêmes, consulter un psychologue ou un psychiatre peut être utile afin d'apprendre à gérer les émotions suscitées par ce sujet, pour accompagner au mieux l'enfant, qu’il soit une victime directe ou indirecte.